Cette peinture, réalisée par le collectif Claire Fontaine (Fulvia C. et James T.), a une histoire spéciale. En 2011, j’étais en stage avec eux à Paris. Je me souviens de leur avoir parlé d’un de mes projets. Étant donné la précarité de ma situation, j’ai dû attendre mon retour au Québec pour peindre le tableau. Après mon arrivée, je découvris qu’ils avaient déjà produit et mise en vente l’oeuvre en question.

Au cours de mon stage, j’ai été engagé pendant un mois pour travailler à temps plein sur leurs projets. Je n’étais pas rémunéré. Pire encore, ce stage m’a coûté plusieurs milliers de dollars en frais divers, en hébergement et en déplacement. Je me souviens aussi de l’attitude méprisante des gens du milieu, pour qui je travaillais gratuitement.

On pourra dire que j’ai consenti à cette situation, que je n’étais pas forcé à faire tout cela, mais ce n’est pas vrai. Comme beaucoup, j’étais pris dans une culture de la méritocratie universitaire. J’avais aussi une curiosité envers un monde de l’art porteur d’espoirs et de mobilité sociale. Il s’agit d’un mensonge. Ce monde de l’art, basé fondamentalement sur l’exploitation des ressources humaines, est essentiellement un appareil perpétuant la division des classes. Les quelques élus profitant de ce système sont de plus en plus issus de classes privilégiées, ayant des prédispositions sociales et financières importantes. Le reste des artistes s’efforcent tant bien que mal à survivre, tout en donnant leur labeur à un prix dérisoire. Dans ce milieu malsain, payer pour travailler est devenu la norme.

La préface du livre Human Strike and the Art of Creating Freedom décrit le collectif comme «  une lutte subjective qui nous sépare du mal inévitable que nous nous infligeons et que nous infligeons aux autres, simplement en vivant à l’intérieur d’un néolibéralisme post-industriel » . En réalité, les idéaux anticapitalistes du collectif sont absolument codépendants des structures d’exploitation et de violence propre aux pratiques capitalistes. Claire Fontaine n’est pas une entité désubjectivisée « qui nous sépare du mal », mais bien un duo d’artistes qui a délibérément CHOISI de m’exploiter en tant que travailleur.

Après les récentes décisions prises par le gouvernement, il est naturel de voir monter l’indignation. La fermeture forcée des musées et des centres culturels ne semble pas avoir beaucoup de sens si on garde en tête que les galeries commerciales, elles, sont toujours ouvertes. Il va sans dire que ces lieux sont aussi loin de provoquer de grands rassemblements et peuvent, avec les mesures nécessaires, respecter les règles sanitaires avec brio, considérant leur achalandage très peu élevé. Beaucoup ont décrié le facteur économique dominant dans cette affaire. Un gouvernement qui veut maximiser les profits tout en minimisant la contagion du Covid-19 verra dans cette action toute la logique du monde. Car si les cafés et les galeries commerciales ont besoin d’ouvrir leurs portes pour gagner de l’argent, les centres culturels subventionnés n’ont pas besoin de le faire. L’argent est techniquement déjà distribué et circule toujours, même les portes fermées. Au delà de s’offusquer des mesures drastiques, il faudrait de surcroit se poser la question suivante : à quel système avons-nous vraiment affaire? Si l’art n’a pas besoin d’être montré pour que la machine fonctionne, quelle est l’importance réelle de la production artistique? L’espace pandémique n’est pas, à mon avis, un territoire d’exception temporaire. La situation que nous vivons actuellement nous laisse voir, sous une lumière très vive, ce qui était déjà en place dans le milieu culturel.