Jouissance et enfermement

Dans une entrevue avec Élisabeth Lebovici1, Chantal Akerman raconte pourquoi elle considère l’abstinence sexuelle de la protagoniste principale de Jeanne Dielman 23 quai du commerce 1080 Bruxelles comme une forme de résistance. Faisant instance de dernière liberté, la censure du plaisir de Jeanne lui permet de s’échapper d’une autre violence, celle-ci beaucoup plus grande.

Il est difficile pour moi de parler de censure sans mentionner que le terme porte son lot de contradictions et de double sens. L’exemple de Jeanne peut bien signaler une autocensure, il n’en est pas moins que cette situation trouve aussi son origine dans l’autre. Agissant comme une sorte d’intériorité extérieure, la censure est un conflit qui se définit entre jouissance et enfermement. Elle est une frontière peu efficace qui laisse transvaser les perceptions et les discours en prenant des allures de huis clos. Devenant aussitôt une source d’anxiété abjecte, la censure n’est pas la manifestation d’une disparition ou d’une apparition, mais bien LA limite même, parce qu’elle est à la fois un côté, l’autre côté et son intérieur.

Faire face à cette limite est en quelque sorte mon travail. Depuis le début de ma pratique, je porte un regard sur le seuil. Je tente d’aborder les sujets qui y gravitent d’une manière frontale, c’est-à-dire sans les regarder ni par le haut ni par le bas. Généralement, c’est à ce moment où les ennuis commencent puisque les rapports hiérarchiques sont destitués, du moins temporairement. Quoi qu’il en soit, je ne souhaite pas nécessairement détruire certaines structures établies. Mon travail se traduit plutôt dans la création de zones où ces mêmes structures sont dépourvues de leur dominance. Il s’agit de provoquer des réflexions et des dialogues autour d’un objet radicalement autonome. De là, une pensée trouve son sens entre jouissance et enfermement, puisque la force qu’un l’objet a de se réorienter poétiquement le rend aussi faillible et radicalement vulnérable.

1. Élisabeth Lebovici, No Idolatry and Losing Everything that Made You a Slave: Chantal Akerman, Mousse Magazine 31.