1

La pensée est un sens, au même titre que la vue et l’odorat. Ce qui la différencie des autres sens est sa capacité à se penser elle-même, c’est-à-dire de devenir consciente de la forme de sa relation avec l’extérieur. La vue ne peut pas se voir, l’odorat n’a pas d’odeur, mais la penser peut se penser.

2

La pensée obéit à une logique. C’est d’ailleurs pour cette raison que les algorithmes arrivent à accomplir, avec un certain degré d’efficacité, une des capacités de la pensée humaine et animale. La logique nous permet d’accéder aux limites paradoxales de la pensée. Aucune logique ou aucun algorithme ne saurait la circonscrire, puisque la pensée est cette faculté qui nous permet d’entrer en relation avec l’infini. Un programme informatique, même suprêmement puissant, ne peut pas singulièrement entrer dans ce mode relationnel avec l’infini parce qu’il aura irrémédiablement besoin d’une logique supérieure à lui-même pour déterminer son résultat en tant que programme. En d’autres termes, le programme n’est pas un sens ayant la capacité de percevoir la forme de sa relation. Il est simplement l’expression d’une logique mathématique donnée.

3

La limite de la logique survient lorsque celle-ci s’effondre en régressions perpétuelles devant la complexité infinie du réel. L’intelligence est cet instrument curieux qui saisit les pensées et les organise, de sorte que nous n’ayons pas constamment à nous confronter à la profondeur abyssale des choses.

4

La pensée n’est pas une production de notre cerveau généré par des millions de neurones ni la somme d’opérations mathématiques. Elle est le point de convergence, soumise à une certaine logique, une certaine matière et une certaine histoire, d’une singularité qui se pense elle-même et qui s’accomplit en tant que relation avec son suivant.

5

Limiter l’entièreté du processus cognitif à une activité logique ou biochimique est une affirmation du matérialisme. Le matérialisme est une théorie qui considère la totalité de l’existence comme une manifestation de l’univers matériel-énergétique. Avec une telle conception des choses, tout ce qui n’est pas nécessairement considéré comme de la matière (les nombres, les images, les concepts) est soit considéré comme une illusion soit reléguée au champ de la physique. En réalité, les nombres, les images et les concepts sont tout aussi réels que les atomes et la planète Terre. Ils existent dans un domaine qui recoupe l’univers sans en faire partie matériellement.

6

La pensée est une forme qui existe au croisement de plusieurs domaines, dont celui de l’univers gouverné par la physique.

7

Gottlob Frege1 affirme qu’une pensée est le sens d’une proposition qui peut être vraie ou fausse. Par nature, elle n’est pas produite par l’être doué de pensée.  L’être saisit plutôt les pensées et les organise en travaillant depuis sa conscience subjective. En ce sens, la pensée est une structure liant l’existence objective et subjective dans une sorte de relation intrinsèque l’une à l’autre. Comme le philosophe chinois Zhuang Zi2 qui se demandait s’il est un homme qui rêve qu’il est un papillon, ou un papillon qui rêve qu’il est un homme, la relation entre l’existence subjective et objective est saisie dans un mode perpétuellement métaphorique. La forme que prend cette relation est la pensée.

8

La théorie du clivage sujet/objet affirme au contraire que ces deux dernières notions sont désolidarisées, laissant croire qu’il serait impossible d’entrer en relation avec la réalité sans tomber dans le royaume grossier des illusions. Résolument faux, le clivage sujet/objet est un principe d’organisation qui permet à une institution de contrôler l’événement de la pensée dans sa relation qu’elle manifeste entre les objets et les sujets. La consécration moderne par excellence de cette approche, la marchandise, se présente comme une accumulation sans précédent de dispositifs où la subjectivité des individus est projetée comme une ombre illusoire sur la surface des choses. Qu’elle soit la projection du sujet sur l’édifice des objets ou vice versa, ce portrait malheureux de notre relation avec le réel nous rend incapables de liberté, car il réduit l’humain à un amoncellement de chairs dont la seule fonction est de traverser le dispositif.

9

Le clivage sujet/objet détruit l’autonomie que nous avons avec les objets et les autres individus. Cette liberté est le cœur de l’enracinement, étant selon Simone Weil  le premier besoin de l’âme humaine3. L’enracinement est la capacité d’un individu à s’engager pleinement avec la forme de la relation qu’il entretient avec sa pensée.

10

La forme de la relation apparaît comme une image. Notre capacité à les sélectionner, c’est-à-dire la manière avec laquelle nous entrons perceptuellement en relation avec la réalité, est le nerf d’un conflit faisant rage depuis longtemps dans un certain domaine culturel. Avec l’élaboration de mythes matérialistes et d’autres idéologies comme la post-vérité, cette culture particulière devient le territoire contrôlé des images et obéit à une logique militarisée. Nous sommes bien loin de la conception utopiste de l’avant-garde culturelle qui pourrait, grâce à une collectivité, mettre en place une politique d’affirmation des images. Inversement, la quasi-totalité de l’appareil culturel actuel est vouée à la production de ruines, véritable symptôme d’une guerre en perpétuelle gestation.

11

La militarisation de la culture produit avant tout des individus désolidarisés et dépouillés de leur capacité morale. La grande majorité de ses institutions y parviennent en cristallisant la condition hallucinatoire de la politique post-moderne, décentralisée et militaire, via une accumulation de marchandises et d’images.

12

Nous assistons au spectacle infini de la régression des images, généré par une structure symbolique qui tente d’échapper au vide constructiviste et autoréférentiel de ses propres règles.

13

Le spectacle remplace l’intelligence et l’autonomie humaine, car il est lui aussi formé à l’image des images. Il prend son essor dans les champs universitaires de la recherche, où l’on invoque fréquemment la déconstruction soi-disant subversive des notions propre à l’intelligence. Ce qui est réellement à l’œuvre n’est pas tant la renégociation morale de ces principes par une communauté de pairs, mais bien l’ajustement, jusqu’à la négation, des conditions morales au profit d’un ordre administratif, policier et militaire représenté par la culture.

14

Les recherches du philosophe français Michel Foucault ont largement contribué à la critique de l’appareil policier et carcéral comme agent historique et social. Toutefois, nous commettrions l’erreur qu’il a commise en pensant que l’être humain se produit lui-même et qu’il n’existe aucune vérité extérieure à cette constitution. Dans son célèbre essai Les mots et les choses4, Foucault place la naissance de « l’homme » entre le XVIIe et le XIXe siècle comme étant le fruit discursif des sciences humaines de l’époque. L’homme de Foucault n’est rien de plus qu’une configuration dans le savoir, une chimère collectivement inventée par l’activité structurelle des sociétés. Cet être historique, poursuit-il, disparaîtra aussi rapidement qu’il est advenu.

15

En réalité, l’humain ne peut pas se simplifier à une convergence de savoirs inscrits dans l’histoire, tout simplement parce que certains faits, propres à sa constitution, n’ont pas à être appréhendés par la connaissance. Une mauvaise extrapolation de la théorie foucaldienne peut se transformer en un certain constructivisme anthropologique, où l’humain est autoconstitué par une société de contrôle ayant main mise sur tout son être. Malheureusement, Foucault et ses disciples constructivistes exagèrent en créant une grave indétermination entre l’image de l’humain et l’humain comme individu autonome : cet être pourvu d’une morale universelle et ingouvernable dans sa totalité par le savoir. En ces termes, nous n’assistons pas à « la mort de l’homme » comme Foucault l’a déclaré dans Les mots et les choses, mais bien à la mort d’une certaine image de l’homme.

16

Croire qu’une image de l’humain se substitue à sa nature nous amène directement vers les écrits de Baudrillard, qui soutenait que les systèmes de symboles n’ont plus d’autre réalité que la leur. Cette analyse questionnable donne naissance à un ordre symbolique post-moderne et forme l’autosuffisance de l’image.

17

Comme Foucault, le post-modernisme baudrillardien exagère la dimension de l’image. Il donne libre cours à des interprétations dangereuses où l’être humain s’essentialise en tant qu’image, à la merci des structures coercitives de gouvernement qui l’on produite. Il n’en est rien de tel. Bien que les analyses de Foucault et de Baudrillard ont été plus qu’importantes dans la définition de certains processus structurant la vie humaine, il ne faut pas commettre l’erreur de céder toute la nature de notre individualité à la production systématique de symboles et de savoirs.

18

De nombreux récits sont élaborés pour corroborer et amplifier les idées du constructivisme. Une mythologie, quant à elle, est une structure narrative persistante, capable de générer une image des conditions historiques et socio-économiques d’une société.

19

Un appareil narratif nous permet de métaboliser des situations complexes et les rendre « comestibles » à la cognition d’un individu. Car le caractère infiniment complexe du réel est indigeste. S’il n’est pas possible pour une seule personne d’appréhender l’infinitude d’une situation qui l’entoure à chaque instant de sa vie, elle doit irrémédiablement se munir de structures narratives et de modèles pour pouvoir interagir avec cet extérieur. En ce sens, le caractère réducteur est toujours présent dans une structure narrative. Ce qui ne veut pas dire qu’elle agisse uniquement dans ce mode.

20

En maintenant une constante renégociation avec les principes constituant notre rapport avec le réel, il nous reste la possibilité de se rapprocher d’une interprétation en accord avec la vérité, ce qui signifie rendre intelligible une pensée qui est vraie. J’insiste sur le fait qu’une image n’est pas dissociée de la réalité qu’elle essaie de représenter, pour la raison toute simple que l’image aussi fait partie du réel. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’une représentation porte en elle une potentialité aussi grande que sa capacité à schématiser brutalement l’infinie complexité d’un objet.

21

L’image exprime la relation de perception que nous entretenons avec ce qui est représenté. Nous pouvons certainement nous tromper dans notre interprétation de cette relation, mais cela ne veut pas dire que la relation perceptuelle même soit une fausseté ou une illusion systématique. Bien entendu, les choses se compliquent rapidement puisque si la représentation d’un concept ou d’un objet existe tout autant que ces derniers, il devient alors possible d’entrer en relation perceptuelle avec une ou plusieurs relations perceptuelles. Ce type de relation au second degré génère des formes plus complexes comme l’objet d’art et les structures mythologiques.

22

À la rencontre d’un objet d’art, nous entrons en relation avec la manière de représenter quelque chose. De la même façon, une mythologie nous offre à contempler une manière, formulée dans un récit, de représenter l’ordre historique et social. Comme l’œuvre d’art, le mythe a donc cette capacité de générer des représentations de représentations d’une chose ou d’un état de fait. Nous pouvons même affirmer que l’objet d’art et le mythe se pensent eux-mêmes à travers nous, puisqu’ils nous donnent la possibilité de penser la forme d’une relation.

23

Le mythe trouve son amplitude contemporaine à l’intérieur d’une société largement dominée par la bureaucratie algorithmique. Il ordonne l’intelligence parce qu’il privatise les règles logiques qui définissent les relations et les processus décisionnels de la vie sociale. Un tel obscurantisme favorise l’émergence du mythe, puisque ce dernier est par définition formé à partir d’une incompréhension totale ou partielle des règles régissant la vie sociale et politique d’une communauté.

24

L’appauvrissement de l’intelligence est réalisé en quatre étapes distinctes : la négation de la condition humaine, son extradition vers la surface limpide de la technique, la privatisation de cette technique et l’élaboration d’une mythologie spectaculaire.

25

La prolifération du mythe et son rôle dans les structures de gouvernement demandent, plus que jamais, une réappropriation de l’histoire. Nous devons retrouver une définition plus juste du récit qui écarte l’illusion du mythe pour revenir à la factualité des choses.

26

Un fait provient d’un surgissement d’une pensée vraie. On peut reformuler cette proposition en disant que le fait est ce qui apparaît lorsqu’une pensée trouve sa résolution dans le réel.

27

Il n’existe pas de faits erronés, car l’erreur ne se situe pas dans le fait même, mais plutôt à la manière dont ce fait est saisi par l’être pensant. À cet égard, les défenseurs de la post-vérité commettent une grave erreur de discernement. Lorsque la vérité même est un moment du faux (Debord)5, c’est la capacité humaine à interpréter les faits qui s’effondre. Se faisant, la post-vérité essaie de dissimuler notre propre entendement, c’est-à-dire la faculté de contempler la forme d’une relation en accord avec notre volonté.

28

Une société qui s’affranchit de la notion de vérité, ou qui l’exproprie dans un appareillage de machines, supprime une des conditions primordiales permettant l’articulation de la pensée humaine.

29

La négation de la pensée est la négation de la responsabilité. La dernière forme de cette négation apparaît aujourd’hui sous l’égide du neurocentrisme et du technocentrisme. Les deux théories sont en réalité une réactualisation du matérialisme, qui propose de considérer la totalité de ce qui existe comme un agencement plus ou moins complexe de particules et d’énergies. Le neurocentrisme s’applique à faire exactement ceci, en réduisant la pensée et la conscience à la matière grise de notre boîte crânienne. Le technocentrisme réaffirme cette position en proposant qu’un agencement de puces électroniques soit capable de produire de la pensée. Malgré leur importance capitale, l’histoire, la sociologie, l’éthique et la philosophie sont écartées de cette équation sinistre, réduisant la cognition en modèles simplifiés et prompts à l’asservissement.

30

L’intelligence humaine provient en grande partie de la constitution historique des sociétés dans lesquelles nous vivons. Bien qu’elle soit soutenue par une existence biologique, notre intelligence n’est pas naturelle parce qu’elle est composée par un amalgame culturel construit sur des milliers d’années. Il serait donc plus juste de dire que l’intelligence humaine est une intelligence artificielle.

31

L’intelligence artificielle telle que publicisée aujourd’hui est antagonique puisqu’elle met de l’avant une conception qui n’a rien à voir avec l’artifice. En effet, nous assistons à une naturalisation de l’intelligence, où la totalité du phénomène de la pensée serait produite par l’activité d’organes biologiques ou informatiques, eux-mêmes circonscrits dans le domaine matériel-énergétique de l’univers.

32

La résolution ultime de cette idéologie ne conduit pas à une meilleure compréhension de nous-mêmes. Elle exile plutôt notre faculté de libre pensée vers un totalitarisme de la technique, contrôlant chaque interaction sociale comme une transaction, et ce à l’intérieur d’une structure de guerre permanente.

33

Le problème de l’intelligence n’est pas un problème technique, mais civilisationnel. Il est vain de penser qu’un surplus de connaissances et de nouvelles technologies pourra venir à bout des problèmes émanant d’une société industrielle sur le point de s’effondrer. Les crises écologiques, sociales et politiques en cours forment un réseau si complexe qu’il devient impossible de les aborder de plein front sans tomber dans l’inefficacité totale.

34

L’être qui est dépossédé de ses conditions morales et de son agentivité sociale ne peut plus exécuter correctement sa propre pensée, soit l’habileté à faire sens de la relation qu’il ou elle entretient avec son environnement.

35

La réification du concept d’intelligence tient de notre faculté de penser la forme de notre relation avec la vie. Prendre conscience de notre propre entendement nous donne la possibilité de sélectionner les interactions sociales et environnementales qui valent la peine d’être vécues. Il faut éviter à tout prix de tomber dans un pessimisme aveugle devant un réseau de problèmes insolubles, un constructivisme qui dévalorise notre relation avec le réel ou un nihilisme qui réfute complètement toute forme de relation.

36

Repenser la pensée dans un souci de développement collectif et individuel permettra le développement de nouvelles civilisations plurielles et de cultures diversifiées, au-delà des dictats dangereux du post-humanisme.

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1. Gottlob Frege, Écrits logiques et philosophiques, Le Seuil, 1971.
2. Zhuang Zi, Œuvres complètes, format Kindle, 2017.
3. Simone Weil, L’enracinement, Gallimard, 1949.
4. Michel Foucault, Les mots et les choses, Gallimard, 1966.
5. Guy Debord, La Société du Spectacle, Folio, 1967.

Autres références :

– Markus Gabriel, Pourquoi la pensée humaine est inégalable, JC Lattès, 2019.
– Alexander Grothendieck, Allons-nous continuer la recherche scientifique?, conférence au CERN, 1972.